Si je te fais du mal, c’est pour ton bien

J’ai quelque chose à te dire, moi aussi. A toi qui vis dans une société qui va à 100 à l’heure et dans laquelle le culte de la performance fait ravage. A toi, qui n’a pas décroché ces quelques malheureux crédits… A toi, petit jeune, je demande pardon.

Pardon de croire comme beaucoup que tu incarnes à toi seul l’ingratitude, que tu es seul fautif de tes échecs. Pardon de constamment te mitrailler de reproches : « Dan mo lepok, sa pa ti pas koumsa. Mo pa’nn gayn mem lasans ki twa mwa. » Ce que je ne te dirai pas, c’est que tout cela part d’une bonne intention. J’ai voulu pour toi, ce que moi je n’ai pas eu. Je me tue à la tache quotidiennement, avec papa, pour que tu bénéficies d’un ordinateur dernier cri pour tes recherches, pour que tu puisses te focaliser sur ta réussite académique, pour  que ton esprit s’ouvre aux opportunités qui s’offrent à toi. Tout ça, je le fais pour ton bonheur.

La réalité, pourtant, est différente. J’ai conscience que ce système n’est pas fait pour tous. Que pour que tu réussisses, d’autres devront échouer. Je sais bien que chaque semestre, des milliers de jeunes diplômés comme toi se retrouvent sur le marché du travail et que le nombre de demandeurs d’emploi excède largement les offres disponibles.  Ce n’était bien sûr pas le cas à mon époque mais sans doute notre rapport à la réussite était-il alors différent ; sans doute l’enseignement était, lui aussi, moins élitiste. Après tout, si notre système éducatif était un tant soit peu viable, ne réussirions-nous tous pas ?

Comme toi, tous apprendront les mêmes matières sur les bancs de l’école. Je briderai ta créativité en t’apprenant à écrire la même lettre de motivation que tous tes camarades. Je te répèterai, dès ton plus jeune âge, que  la réussite, c’est de devenir médecin, avocat ou comptable en ignorant consciemment ou inconsciemment que l’art, l’entreprenariat ou la plomberie (Que sais-je !) sont ta vocation. Quelques secondes seulement après ta sortie de mon ventre, je projetais déjà sur toi mes délires de réussite matérielle dans le seul but de faire subsister notre société de consommation et dans l’espoir de pouvoir un jour dire : « Mo tifi inn al etidye lafrans, mo garson enn dokter ek li fek aste enn BMW ».

Et toi, aveuglement, tu me fais et m’as fait confiance parce que je suis figure d’autorité et qu’à Maurice, l’autorité, on ne la remet pas en question.

Je sais bien qu’aujourd’hui, tu as tout à portée de main, que tu ne manques de rien. Ces 3,4 ou 5 crédits sont alors peut-être le résultat de ton manque d’effort, peut-être es-tu vraiment blasé et ingrat ? Ou peut-être n’ai-je pas su te guider ? Cette photo de toi, diplôme à la main, accrochée au salon, l’ai-je peut-être tellement rêvée que je n’ai pas su t’écouter quand tu disais que les études, ce n’était pas pour toi ? Peut-être aurais-je du comprendre que le système dans lequel je t’ai élevé ne pouvait être que médiocre s’il te faut suivre, par-dessus les heures d’école, des leçons particulières? Peut-être t’ai-je mis des œillères parce que je n’ai pas su valoriser d’autres filières professionnelles comme la formation, les métiers de la mer ou le travail manuel ? Peut-être n’ai-je pas su t’apprendre la valeur de chaque chose avant de te l’offrir sur un plateau d’argent ? Dans cette prison dorée, peut-être t’ai-je surprotégé sans jamais te dire que la vie pouvait parfois être cassante et dure ? Peut-être aurais-je du voir que ton potentiel va bien au-delà des A* et de E ? Peut-être qu’en voulant bien faire, j’en ai moi-même trop fait ?

Si j’ai ma part de tort à jouer dans tes échecs de par mon soutien à un système qui n’est pas viable, pardonne-moi. Pardon d’avoir trop souvent pensé que tu ne faisais aucun effort, de n’avoir pas été suffisamment présent pour toi et à ton écoute dans tes réussites comme dans tes échecs. Tu n’es pas parfait, je le sais. Je ne le suis pas non plus, je le reconnais. Mais merci d’avoir essayé et de t’être débrouillé comme tu pouvais.

Après tout, tu sais bien que si je te fais parfois du mal, c’est pour ton bien.


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