Sur le banc des rameurs…

« Miss, Miss, Noora n’a pas compris ; Elle n’arrive pas à suivre la classe. »
« Laisse-la, ce n’est pas grave. »

Cette phrase, je l’ai entendue alors que je n’avais qu’à peine 9 ans. Une décennie après, elle m’accapare toujours l’esprit. Elle me hante, me révolte.

Je prends conscience qu’au final, nous sommes soit des rescapés soit des victimes de ce navire appelé « système éducatif ». Vous trouverez sur le quai, de jeunes passagers de tous les bords dont les parents ont payé le prix fort pour que la prunelle de leurs yeux obtienne un aller-simple vers un avenir plein d’espoir et de connaissances. Vous ne vous en souviendrez peut-être pas, mais ils se sont tous levés aux aurores pour se battre pour un billet d’embarquement qui nous amènerait tous à bon port, au meilleur. Dès que les enfants du village s’apprêtent à fêter leurs 5 ans, les gens se ruent pour connaitre les détails du prochain départ. Comme toutes les années, ces informations se ressemblent. Elles lisent toutes :

« Venez, venez apprendre la vie. Nous vous apprendrons l’Histoire, la Géographie, à compter, à lire, à écrire. Vous voguerez dans les océans du savoir et vous goûterez aux eaux de l’épanouissement, des valeurs, là où vivent les crustacés. Non seulement cela ne vous coûtera rien, mais nous ne faisons aucune distinction : jaune, vert, noir, blanc, blond. Saisissez vos rames, mes petits, nous allons vous apprendre la vie. »

Ce n’est qu’une fois que l’on a embarqué, que l’on prend conscience du revers de la médaille – et encore, certains se rendront jamais compte de ce qu’il leur est arrivé, malgré le mal de mer qu’ils ont enduré. A bord du « système éducatif », le chacun pour soi règne en maître – à chacun sa rame, à chacun son boulet de canon ; toute créativité est annihilée à la source ; toute forme d’intelligence autre que l’aisance académique est réduite à néant, ostracisée ; ne restent plus que les éléments nécessaires au renouvellement constant de l’élite (vous connaissez les enfants du Capitaine et ceux de ses amis ?)

Ah matelots, mais bien sûr que ce système vous offre des chances égales ; vous deviendrez un jour propriétaire de navire ! Bon, il est vrai que le taux de réussite aux examens de la marine n’atteindra jamais sa vitesse de croisière parce que tous n’ont pas la chance de s’offrir des allers-retours quotidiens en pirogue à l’école pré-primaire. Que dire des cours particuliers pour apprendre à tenir le gouvernail ? 30% d’échec au cap du CPE, ce n’est pas si grave tant que cette génération d’apprentis sait tenir une rame, obéir aux ordres et est dépourvue de tout esprit critique.

Le bulletin de la météo déconseille les sorties en haute mer par ces temps, mais le soleil brille à l’horizon. Les visages de toutes ces merveilleuses personnes, professeurs et parents, que j’ai côtoyées durant mon parcours me viennent à l’esprit. Elles m’ont forgée, m’ont transmis leur savoir et m’ont encouragée à me battre pour mes convictions. Et je ne suis pas la seule. D’autres, comme moi, détiennent une carte au trésor sur laquelle sont écrits les mots « détermination, engagement, désir de changer les choses ». Les indices sont simples : trouver ensemble le moyen de faire couler le navire où les Capitaines règnent comme des Rois, pour rebâtir une arche du savoir pour tous.

Comme beaucoup, mon bateau quittera bientôt le port de Port-Louis à destination de la terre des universités. Nous y croyons dur comme une ancre à ce rêve d’un monde plus juste. Souhaitez-nous donc bon vent.


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